Réactions des bibliothécaires à notre Palmarès 2014 des bibliothèques municipales du Québec

Réactions à notre Palmarès 2014 des bibliothèques municipales du Québec d’après les différentes déclarations rapportées par les médias (voir notre Revue de presse).

Les bibliothèques en tête du palmarès ont réagi positivement et celles aux derniers rangs ont réagi négativement.

Nous reproduisons plus bas ci-dessous l’article intitulé Internet, les bibliothèques et la production de la valeur des œuvres littéraires signé par Claude Poissenot qui met en évidence la production de la valeur des œuvres littéraire par les bibliothèques. On peut faire une relation directe entre cette «mission» des bibliothèques et la réactions de certaines des bibliothèques municipales du Québec à notre Palmarès 2014 des bibliothèques municipales du Québec.

RÉACTIONS DE BIBLIOTHÉCAIRES

Comparaison avec la part de marché du livre québécois au Québec

Certaines des bibliothèques municipales québécoises ont justifié le faible taux de pourcentages de livres québécois dans leur fond en soutenant que le marché du livre québécois représentait 13% des ventes au Québec. Elles nous révèlent que la part de marché du livre québécois au Québec est leur référence pour juger le pourcentage de livres québécois dans leurs fonds.

Gestion de la culture selon la demande et non pas selon l’offre

Aussi, cette explications nous informe que ces bibliothécaires optent pour la gestion de la culture selon la demande et non pas selon l’offre. Ainsi, avoir 13% de livres québécois dans leurs fonds est suffisant pour ces bibliothécaires. Il y dans cette justification un jugement de valeur typique de la gestion de la culture selon la demande, un type de gestion qui relaie dans l’ombre une grande part de l’offre (l’ensemble des livres québécois).

Le succès en librairie et le potentiel de prêts VS la valeur littéraire de l’œuvre

Dans ce contexte, il faut aussi souligner que la valeur donnée au livre par ces bibliothécaires relèvent davantage du succès commercial en librairie et du potentiel de prêts aux usagers évalués par ces bibliothécaires que de la valeur littéraire de l’œuvre elle-même.

Le fonds confondu avec les acquisitions

Enfin, la réaction la plus incongrue des bibliothécaires compare les données de notre Palmarès avec les données de l’acquisition de livres. Or, notre Palmarès porte sur le fond des bibliothèques (l’ensemble des livres offerts) et non pas sur les acquisitions annuelles ou, si vous préférez, les achats de livres.

Vous pouvez acheter beaucoup de livres québécois sans que cela change drastiquement la réalité statistique de votre fonds d’une année à l’autre. Il faut des années d’achat massif de livres québécois pour augmenter significativement le pourcentage de livres québécois dans un fond qui en compte moins de 31% aujourd’hui (moyenne provinciale de livres québécois dans les bibliothèques municipales du Québec). Cette réaction opposant «fond» et «acquisition» expose au grand jour une grave erreur de logique chez ces bibliothécaires.

Bibliothèque et Archives nationales du Québec s’en mêle

Même Bibliothèque et Archives nationales du Québec a commis cette erreur de logique en publiant cette infographie en réponse à notre Palmarès :

L’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) s’est vite empressé de relayer cette information sur sa page Facebook en précisant que Bibliothèque et Archives nationales du Quévec / Grande Bibliothèque «remet les chiffres en perspective» :

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Le titre fausse la lecture des données de l’infographie : «L’édition québécoise dans les bibliothèques publiques au Québec», Ce titre laisse croire que nous aurons des données sur l’ensemble de la présence des livres québécois dans les bibliothèques mais les données se limitent aux acquisitions en liaison avec la part de marché du livre québécois.

J’ai demandé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec si Elle était bel et bien l’auteur de cette cette infographie. Voici la réponse obtenue auprès du service aux médias :

Bonjour Monsieur Guay,

BAnQ a publié l’infographie dont vous faites mention dans l’espace professionnel du portail banq.qc.ca destiné aux milieux documentaires : http://www.banq.qc.ca/services/services_professionnels/milieux_doc/index.html

Dans cette section, on trouve des ressources destinées à répondre aux besoins d’information des professionnels des bibliothèques, notamment cette statistique sur l’acquisition de livres publiés au Québec dans les bibliothèques publiques et d’autres données statistiques intéressantes tirées de l’Enquête annuelle des bibliothèques publiques du Québec. La diffusion de l’infographie s’inscrit dans ce contexte lié au mandat de BAnQ de mettre à la disposition des bibliothèques publiques des services d’information et de soutien.

Notez toutefois qu’il nous apparaît que le livre québécois occupe une place respectable dans les bibliothèques publiques du Québec alors qu’il représente plus de 30 % des livres acquis ou disponibles dans le fonds documentaire.

Cordialement,

Claire-Hélène Lengellé
Responsable, relations avec les médias
Direction des communications et des relations publiques
Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Examinons le dernier paragraphe de la réponse de Bibliothèque et Archives nationales du Québec :

Notez toutefois qu’il nous apparaît que le livre québécois occupe une place respectable dans les bibliothèques publiques du Québec alors qu’il représente plus de 30 % des livres acquis ou disponibles dans le fonds documentaire.

Dans notre Palmarès, il y a 12 bibliothèques dont le fond compte 30% et moins de livres québécois. La moyenne provinciale du livre québécois dans les fonds de l’ensemble des bibliothèques est de 31%. On ne saura jamais si la déclaration de BANQ visait à exonérer le milieu bibliothécaire québécois en affirmant que la moyenne relevée par notre étude était une bonne moyenne. De plus, la BANQ répond notre étude des fonds de bibliothèques municipales en donnant des statistiques reliées aux «acquisitions», le tout mis en relation avec la part de marché du livres québécois au Québec.

J’ai répondu à ce courriel pour une autre demande:

Bonjour,

Merci pour votre réponse. Puis-je savoir sur quelle(s) références(s) la BAnQ se base pour estimer que le livre québécois occupe une place respectable dans nos bibliothèques publiques ?

J’ai obtenu cette réponse :

Bonjour,

La place du livre québécois dans les bibliothèques de la province est tributaire de l’offre du marché du livre (en 2012, 13 % des titres disponibles étaient québécois. Sources : Statistiques de l’édition au Québec et Banque de titres en langue française). Elle est également tributaire de la demande/des besoins des usagers que les responsables du développement de la collection universelle propre à chacune des bibliothèques prennent en compte.

Salutations,

Claire-Hélène Lengellé
Responsable, relations avec les médias
Direction des communications et des relations publiques
Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Examinons le premier argument :

La place du livre québécois dans les bibliothèques de la province est tributaire de l’offre du marché du livre (en 2012, 13 % des titres disponibles étaient québécois. Sources : Statistiques de l’édition au Québec et Banque de titres en langue française).

La BANQ nous dit que les bibliothèques de la province tiennent compte de l’offre de livres québécois tout en précisant que cette offre représentait 13% du marché du livre au Québec en 2012. La BANQ semble nous dire que les bibliothécaires font plus que leur travail de représentation du livre québécois avec une moyenne de 30% (fonds ou acquisitions) compte tenu que l’offre ne représente que 13% du marché. Si le livre québécois ne représente une faible part de marché (13%), comment se fait-il que bon nombre de livres québécois ne se retrouvent pas en bibliothèque ?

Examinons le deuxième argument de la BANQ :

Elle (La place du livre québécois dans les bibliothèques de la province) est également tributaire de la demande/des besoins des usagers que les responsables du développement de la collection universelle propre à chacune des bibliothèques prennent en compte.

Sur sa page Facebook, l’ABPQ a salué la position d’un bibliothécaire ayant épousé la position de la BAnQ :

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La mission de la bibliothèque municipale

Selon la BAnQ, la sous-représentation du livre québécois dans nos bibliothèques municipale (31%) s’explique par la demande et les besoins des usagers. Comment un usager peut-il demander un titre québécois qu’il ne connaît pas. N’est-ce pas le rôle de la bibliothèque de faire connaître l’ensemble des livres québécois?

La réponse à cette question avancée par certains est un NON catégorique parce qu’ils jugent que certains livres québécois ne mérite pas de se retrouver en bibliothèque. Le bibliothécaire exerce ici un jugement de valeur sur l’œuvre pour l’exclure des acquisitions.

Nous ne sommes plus dans une gestion démocratique car le citoyen (usager) n’a pas droit aux livres que le bibliothécaire ne veut pas ajouter à son fond. Alors qu’il finance les bibliothèques à même ses taxes et ses impôts, le citoyen doit se rendre dans un commerce, en l’occurrence une librairie, pour se procurer les titres québécois que sa bibliothèque ne veut pas se procurer.

Notre démarche

L’origine de la démarche du Palmarès 2014 des bibliothèques municipales du Québec provient de la relation entre la moyenne du nombre d’exemplaires vendus des livres québécois, 300 exemplaires par titre, avec le nombre de bibliothèques, 3500. Notre question est simple :

Comment se fait-il que la moyenne de vente d’un livre québécois soit de 300 exemplaires par titre alors que nous comptons plus de 3500 bibliothèques, dont plus de 900 en milieu municipal ?

La durée de vie des nouveautés en libraires : plus ou moins trois mois

Il faut prendre en considération que la durée de vie d’une nouveauté en librairies est de trois mois. Si vous ne visitez pas votre libraire à tous les trois ou quatre mois, vous passez donc à côté de toute une vague de nouveautés. Et voilà pourquoi nous croyons qu’il revient à la bibliothèque de se procurer l’ensemble des titres québécois et de les promouvoir auprès des usagers.

On ne s’attend pas à ce que les libraires conservent toutes les nouveautés québécoise mais on s’attend à ce que la bibliothèque, pour remplir sa mission de promotion et de conservation du livre québécois, les offres tous à ses usagers. Et pour ce faire, elle doit prioriser le livre québécois lors de ses acquisitions, et ce, au détriment des livres en français parus en d’autres pays. Une telle politique d’acquisition devrait plus particulièrement s’appliquer aux bibliothèques dont le fond de livres québécois est en-dessous des 50%.

Et puisqu’il y a déjà douze bibliothèques municipales qui comptent 50% et plus de livres québécois dans leur fonds respectif, une telle politique d’acquisition est donc réalisable. Parmi elles, la bibliothèque de la municipalité de Westmount qui compte 62% de livres québécois en français dans son fonds alors qu’elle est reconnue comme une municipalité à statut bilingue. Alors que celle de Rimouski compte seulement 29% de livres québécois dans son fonds. Est-ce normal ? Non.

Vues sous un autre angle, la présence du livre québécois limitée à 31% des fonds de nos bibliothèques municipales, nous indique aussi que nos bibliothèques municipales financent la littérature étrangère jusqu’à hauteur de 70% de leur fond, et ce, avec les deniers publics.

«Affirmation n’est pas discrimination»

Je crois que la littérature étrangère devrait payer pour être dans nos bibliothèques et non pas l’inverse, surtout qu’il s’agit de nos taxes et de nos impôts. Comme le mentionnait le président de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), monsieur Jean-François Bouchard, «Affirmation n’est pas discrimination».

S’affirmer passe par un ensemble de gestes dont la justesse s’acquiert avec le temps, en passant inévitablement par le chemin tortueux des essais et des erreurs. C’est le propre de l’adolescence que l’on peut déclarer finie quand l’équilibre est atteint (de ce point de vue, il existe de très vieux adolescents…). Philosophes et psychologues s’accordent sur un point : l’identité se bâtit à la frontière d’un « je » et d’un « tu »; d’une affirmation et d’une reconnaissance. Quand « je » dit  je, « je » se reconnaît dans le « tu » qui lui est adressé. À partir de là, « je » n’a plus besoin de gueuler ou de rouler les mécaniques pour être sûr de son existence. Il a une consistance propre à ses yeux. Il peut entrer en relation d’égal à égal.

Cette petite intro aux accents lacaniens pour évoquer la situation délicate dans laquelle se trouve le livre québécois. Jeune activité très florissante, l’édition d’ici doit affirmer son existence, sa pertinence et sa richesse partout et en tous lieux. Parce qu’il s’agit d’une tradition récente qui n’a pas pour elle le poids de l’histoire. Parce que, en quarante ans, une multitude de talents se sont révélés, très peu ayant eu l’occasion de trouver leurs lecteurs. Parce que, malgré un enthousiasme et une volonté quasi missionnaire, les éditeurs d’ici n’ont pas les moyens de donner toute la visibilité qu’ils voudraient aux œuvres et aux auteurs qu’ils accompagnent. Dans ce contexte, l’affirmation de l’identité éditoriale nationale passe par des gestes, des paroles, des coups de gueule, des silences, des découragements, des initiatives de tous ordres. Parfois amusantes, parfois naïves, parfois corrosives… Qu’importe! La frustration donne souvent lieu à une saine créativité. De temps à autre, l’élégance n’est hélas pas invitée à la fête.

Je dois régulièrement expliquer cette dynamique à mes amis éditeurs français.  Car les propos de leurs confrères québécois ne sont pas toujours compris pour ce qu’ils sont : non pas un rejet, encore moins de la discrimination, mais bien une légitime revendication de la place qui revient à la production nationale. Ce n’est pas une position « contre » mais une posture d’affirmation. Ceci dit, il faut une maturité certaine pour l’exprimer avec force confiance, et tout autant pour le recevoir avec respect. Entre le Québec et la France de l’édition, on y arrive tout doucement, mais on n’y est pas encore tout à fait. Le « je » murmure, parle fort et jappe parfois. Le « tu » est parfois sympathique. Mais il se fait souvent attendre…

Source : Affirmation n’est pas discrimination, 9 avril 2013, par Jean-François Bouchard – Président de l’ANEL

Nouvelles normes pour le programme Aide au développement des collections

Il y a de multiples manières d’inciter les bibliothèques à s’impliquer dans «l’affirmation de l’identité éditoriale nationale». La plus efficace pour les bibliothécaires sera relié à leurs subventions municipales et provinciales car lorsqu’on gère la culture selon la demande au détriment de l’offre, seul l’argent importe. La norme devrait être :

Pour chaque livre étranger ajouté au fond de la bibliothèque, un livre québécois doit y être ajouté.

Réaction mesquine

Il y a une réaction, très mesquine, qui a été formulé par un bibliothécaire pour tenter de discréditer notre démarche et notre palmarès. La consitution et la publication de ce palmarès s’inscrit dans notre étude de marché du projet Appui-Livres, une agence de presse canadienne du livre et de la lecture.

Il se trouve qu’un bibliothécaire a soutenu qu’Appui-livres n’était qu’un sous-comité de la Fondation littéraire Fleur de Lys et que nous poursuivions un but caché : forcer les bibliothèques à l’achat des livres publiés par la fondation. Ce bibliothécaire se retrouvait en bas de notre palmarès. On constate à sa critique qu’il se débattait comme un diable dans l’eau bénite.

En effet, seuls ceux qui ne sortent pas gagnant de notre Palmarès l’ont vertement critiqué. Les autres bibliothécaires se sont dit très fiers de soutenir le livre québécois.

Une impression persistante

Au cours du suivi de notre palmarès par les médias, j’ai eu la nette impression que les bibliothèques n’étaient pas un chainon solidaire de la chaîne du livre québécois.

Les médias ont rapporté à quelques reprises, à la suite d’entrevues avec des bibliothécaires, que ces derniers magasinaient leurs acquisitions (achats) en visitant des librairies. Il faut souligner que les bibliothèques publiques québécois sont obligées par la Loi 51 (dite loi du livre) d’acheter leurs livres dans la librairie agrée dans leur milieu ou la plus proche.

Il n’est donc pas surprenant que le bibliothécaire se rende en librairie pour acheter des livres. Ce qui l’est, c’est la dépendance du bibliothèque quant à l’offre de livres. Il semble que le bibliothécaire se rende en librairie pour découvrir l’offre de livres. Or, aujourd’hui, il y a de nombreux moyens de se tenir informé de l’offre de livres, de l’ensemble de l’offre, et non pas seulement de l’offre qui trouve une place en librairie, d’autant plus que le roulement des nouveautés est très élevé. J’image le bibliothécaire se promener dans la librairie avec le libraire et se faisant dire : «Celui-là est très en demande», «Celui-ci ne vaut pas la peine»,…

Il semble que les bibliothécaire ne soient pas systématiquement informés de chaque nouveau livre québécois. Si c’est le cas, il faut remédier à cette situation dans les plus brefs délais.

C’est l’offensive de nos éditeurs pour le livre d’ici auprès des bibliothèques qui m’a mis la puce à l’oreille. Voici un extrait du communiqué de presse de notre palmarès :

Offensive de nos éditeurs pour le livre d’ici auprès des bibliothèques ‒Depuis novembre dernier (2013), l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) mène une nouvelle offensive pour la promotion du livre québécois auprès des bibliothécaires en publiant la revue COLLECTIONS, « destinée à mettre en valeur la littérature d’ici auprès de nos bibliothèques. »[14] Dans son communiqué, l’ANEL qualifie le travail des bibliothécaires de «remarquable» tout en prenant bien soin de souligner «la qualité exceptionnelle de ce qui se publie chez nous.»[15]

Nos éditeurs ne déploieraient pas autant d’efforts si tout allait pour le mieux pour le livre québécois en bibliothèques.

Bref, j’ai l’impression que les bibliothèques n’agissent pas comme un maillon fort  et solidaire de la chaîne du livre québécois, à quelques exceptions près.

Qui peut et doit intervenir en faveur du livre québécois en bibliothèque ?

Les bibliothèques municipales sont subventionnées à la fois par le gouvernement du Québec (50%) et les gouvernements municipaux (50%). Les élus les plus près de ces institutions publiques sont donc les conseillers municipaux et les maires. Ces derniers doivent accorder une attention toute spéciale à la Politique de développement des collections adoptée par leur bibliothèque municipale.

Une étude du point de vue des conseillers municipaux face à leurs bibliothèques

Dominique Gazo s’est intéressé au point de vue des conseillers municipaux face aux missions des bibliothèques publiques autonomes (municipalités de 5,000 habitants et plus) dans sa thèse de doctorat (Université de Montréal, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information) intitulée : Les missions des bibliothèques publiques autonomes du point de vue des élus municipaux québécois. Voici un extrait de la conclusion :

Le chapitre 7 a permis de répondre aux questions de recherche. L’analyse a révélé un axe de différenciation des discours des élus municipaux québécois selon que le discours s’appuie sur des valeurs fondamentales ou sur des usages réels ou supposés de la bibliothèque. Dans le premier cas, l’élu voit au-delà de la bibliothèque présente; dans le second cas, le discours s’appuie sur des constats limités. L’analyse a également soulevé une quadruple problématique du point de vue des élus municipaux québécois sur les missions des bibliothèques publiques :

(1) l’élu, outre ses responsabilités de gestionnaire de la municipalité, est aussi un individu avec des convictions personnelles et une expérience personnelle par rapport à la bibliothèque. Il offre donc un point de vue construit sur trois voix qui lui sont propres. La problématique est la suivante : le professionnel ne doit pas seulement convaincre l’élu qui détient le pouvoir de décision, mais aussi l’individu et l’usager (réel ou supposé) qu’est aussi l’élu;

(2) les élus municipaux québécois ont une vision homogène et tronquée des publics réels et potentiels des bibliothèques publiques. La problématique consiste à changer cette vision basée sur des pris pour acquis, à élargir les perspectives des élus;

(3) les élus municipaux québécois ont une image passive de la bibliothèque dans laquelle l’action et la médiation du personnel de la bibliothèque est invisible. La problématique réside dans l’évaluation et le marketing des services offerts pour rendre visible à la fois le personnel de la bibliothèque et les services qu’il offre;

(4) les élus municipaux québécois partagent un point de vue traditionnel de la bibliothèque qui omet le contexte de la société de l’information.

Source : Les missions des bibliothèques publiques autonomes du point de vue des élus municipaux québécois, Dominique Gazo

Personnellement, je crois que nos conseillers municipaux se préoccupent  davantage des Indicateurs de performance des bibliothèques publiques autonomes (municipalités de 5,000 habitant et plus) tel que proposés par l’Institut de la statistique du Québec :

Indicateurs de performance des bibliothèques publiques autonomes – Institut de la statistique du Québec : Proportion de la population desservie, Fonds : Documents par habitant, Documents imprimés par habitant; Usages et usagers : Pourcentage d’usagers inscrits, Prêts par habitant, Pourcentage des prêts aux enfants ; Dépenses : Dépenses de fonctionnement par habitant, Dépenses d’acquisitions par habitant, Dépenses pour le personnel par habitant; Pourcentage des dépenses d’acquisitions. Source : Ministère de la Culture et des Communications, Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Réseau-Biblio. Voir aussi : Indicateurs de performance et méthodes de calcul.

Notez qu’aucun de ces indicateurs de performance est lié à la représentation du livre québécois dans les fonds des bibliothèques. On juge les fonds sur le nombre de documents par habitant et le nombre de documents imprimés par habitant, rien de plus.

Les conseillers municipaux ont le pouvoir et le devoir de demander que la politique de développement des collections de leurs bibliothèques comprenne des objectifs de représentation élevé (au moins 50% et plus) du livre québécois.

*  *  *

Claude Poissenot
CERLIS/CERSOF – Paris V
IUT « A » – Nancy II
Poisseno@iuta.univ-nancy2.fr
février 1999

Internet, les bibliothèques et la production de la valeur des œuvres littéraires

Dans cet article, nous cherchons à mettre en évidence les conséquences de la diffusion d’Internet sur les bibliothèques publiques. Nous nous concentrons sur l’étude non de l’ensemble des conséquences mais uniquement celles portant sur la question de la place de la bibliothèque dans la production de la valeurs des œuvres littéraires.

Nous montrons d’abord en quoi la bibliothèque, avant la diffusion d’Internet, se nourrit de jugements de valeurs que d’autres ont porté sur les œuvres. Les bibliothèques ont recours à l’intervention de ces intermédiaires (éditeurs, critiques, libraires) pour sélectionner leurs acquisitions.

Ensuite, nous nous attachons à élucider en quoi la diffusion d’Internet est susceptible de modifier la chaîne du livre et surtout le processus de production de la valeur qui lui est associé. Nous croyons que le monde de l’édition « traditionnel » risque d’être menacé en ce que les éditeurs perdent le monopole de la mise à disposition physique des textes. Le pouvoir de reconnaissance des libraires nous apparaît également menacé par la vente de livres par Internet. Elle s’accompagne en effet de services se rapprochant de ceux que rendent les libraires.

Enfin, nous cherchons à estimer les incidences de la diffusion d’Internet sur la place de la bibliothèque dans la chaîne du livre. Nous parvenons à la conclusion qu’elle risque de souffrir de la concurrence de ce nouveau média.

Ce colloque repose sur l’hypothèse centrale selon laquelle le développement des réseaux numériques d’information se traduira par de profondes mutations pour les bibliothèques. Il s’agit donc de chercher à montrer en quoi ces équipements culturels changeront du fait de la croissance des réseaux. Nous contribuerons à cette entreprise collective en tâchant d’analyser de quelle manière la diffusion d’Internet modifie la chaîne du livre ainsi que la place des bibliothèques en son sein. Plus précisément, nous tenterons d’isoler ce qui change dans la production de la valeur symbolique des livres à l’intérieur de la chaîne du livre. Notre hypothèse s’appuie sur l’idée que le circuit suivi par les livres, les intermédiaires qui les prennent en charge, participent à la définition de leur valeur. Il ne s’agit évidemment pas de la valeur intrinsèque des ouvrages mais de celle qui leur est reconnue par les institutions et les acteurs du milieu des livres.

Afin de clarifier notre propos, nous faisons le choix de parler des bibliothèques publiques à l’exclusion des bibliothèques universitaires ou spécialisées dont les politiques d’acquisition dépendent davantage de leur tutelle scientifique que du système de valeurs partagé par les professionnels. Dans le même souci de clarification, nous choisissons de nous concentrer sur l’étude de la production de la valeur des ouvrages de littérature plutôt que de ceux de sciences, des ouvrages pratiques ou documentaires. S’obliger à n’étudier qu’une classe de livres permet de ne pas avoir à différencier, dans le cours de la démonstration, entre plusieurs types d’ouvrage.

Notre argumentation comportera trois étapes. D’abord, afin de vérifier les incidences possibles de la diffusion d’Internet sur la place des bibliothèques dans la production de la valeur des livre, il convient de cerner l’état de la situation avant cette diffusion. Il nous faudra ensuite montrer les effets de la généralisation des réseaux sur l’ensemble de la chaîne du livre pour finalement chercher à cerner, de façon prospective donc incertaine, les mutations que celle-ci engendrera dans les bibliothèques.

Bibliothèque et chaîne du livre avant la diffusion des réseaux

Les bibliothèques publiques comportent deux facettes qu’il convient de distinguer. Elles produisent des jugements de valeur et utilisent ceux émis par d’autres. Dans le modèle de la chaîne du livre, elles dépendent des maillons qui les précèdent mais contribuent aussi à l’équilibre de l’ensemble.

Afin de démontrer qu’elles ont recours à des jugements de valeurs produits par d’autres, on peut s’interroger sur les modalités d’élaboration de leur politique d’acquisition. Les professionnels des bibliothèques procèdent à un choix dans l’ensemble de la production éditoriale pour construire leur fonds. Une enquête sur les acquisitions de romans [1] a montré à la fois la dispersion des choix effectués par des bibliothèques différentes mais aussi la surreprésentation de certaines maisons d’édition (Gallimard, Laffont) et la sousreprésentation de la littérature sentimentale. Plus d’un tiers (37%) de la production romanesque n’a été sélectionné par aucune des dix bibliothèques de l’échantillon. Ce résultat manifeste une certaine concentration des choix explicable par les facteurs qui rendent compte de la politique d’acquisition. Comment s’effectue le tri parmi l’offre de livres ?

Une des sources d’inspiration de la politique d’acquisition se trouve dans les demandes formulées par certains lecteurs. Les professionnels peuvent aussi choisir à partir de leur perception intuitive des attentes des usagers de l’équipement dont ils ont la charge. Dans ce cas, ils seront sensibles à certaines attentes plus que d’autres et, potentiellement, à des attentes voisines de ce qu’ils vivent comme leurs « goûts personnels ».

De façon plus raisonnée, la politique d’acquisition des bibliothèques prend parfois place dans le cadre d’une politique plus vaste visant à toucher un public particulier ou à produire une image particulière à l’établissement. Le fonds de la bibliothèque opère comme une vitrine à partir de laquelle les usagers potentiels décident s’ils le deviennent réellement.

Mais le plus souvent, le choix dans la production éditoriale s’effectue sur la base d’un jugement sur la « qualité » des oeuvres. Cette opération repose sur l’analyse d’un nombre limité d’informations : titre, auteur, éditeur, collection. Ces jugements s’appuient sur ceux de collègues. Le système de valeurs littéraires des bibliothécaires ne connaît pas une très large variabilité : la formation comme la co-présence sur le lieu du travail ou les associations professionnelles tendent à homogénéiser les goûts et les pratiques des bibliothécaires.

D’autres intervenants de la chaîne du livre contribuent à modeler le jugement que les bibliothécaires portent sur la production éditoriale. Par les contacts qu’ils peuvent nouer avec les libraires ou les représentants, ils acquièrent des informations sur la vie littéraire et éditoriale. La presse professionnelle (Livres-Hebdo, etc.) et les magazines littéraires leur offrent une sélection ainsi que des critiques leur permettant de justifier leur choix. De cette façon, ils se tiennent informés des titres phares, des auteurs qui « percent », de l’évolution du marché éditorial (tendances, nouveauté, etc.). Par leur fréquentation du système scolaire dans le cadre de leurs études comme par les relations qu’ils entretiennent avec des enseignants (usagers individuels ou institutionnels de la bibliothèque), les bibliothécaires sont familiers du système de valeurs littéraires en vigueur dans cet univers. Ils doivent au moins partiellement en tenir compte car la hiérarchie scolaire structure fortement la hiérarchie interne à leur profession et légitime leur position d’acteur de la vie culturelle.

La politique d’acquisition des bibliothèques se nourrit de jugements de valeurs qui s’élaborent au sein de la profession et sur la base de jugements produits par d’autres intervenants de la chaîne du livre. On peut à présent s’interroger sur les modifications que connaîtra cette chaîne du livre avec la diffusion d’Internet.

Chaîne du livre et diffusion d’Internet

L’idée selon laquelle la chaîne du livre ne saurait rester identique à celle qu’elle était avant la diffusion d’Internet est largement partagée. Il s’agit pour nous moins de montrer l’ensemble des conséquences prévisibles [2] que de chercher ce qui changera dans la production de la valeur des livres. En quoi la diffusion d’Internet modifie les modalités de reconnaissance des oeuvres ?

Dans le schéma initial de la chaîne du livre, la première étape de production de valeur réside dans le franchissement de la barrière de la maison d’édition. Sur la masse des manuscrits, seul un petit nombre est publié. Un manuscrit édité a été sélectionné au détriment d’autres ce qui lui vaut une valeur supérieure. L’édition à compte d’auteur apparaît comme un palliatif puisque l’œuvre n’a pas été reconnue pour sa valeur intrinsèque mais grâce à un soutien financier de l’auteur lui-même. Avec la diffusion d’Internet, les textes peuvent être mis à la disposition virtuelle de tous les internautes. A peu de frais, les auteurs sont en mesure de diffuser leur œuvre sans passer par un éditeur. Par ce biais, les auteurs jouissent d’une diffusion étendue mais il leur manque la reconnaissance d’une maison d’édition c’est-à-dire de professionnels dont les jugements valent par leur légitimité d’expert. En revanche, les conditions techniques sont réunies pour que se mette en place des « assemblées de lecteurs » susceptibles de procéder à la reconnaissance de quelques textes par rapport à d’autres. Ces assemblées produiront alors de la valeur et pourront inspirer le choix de maisons d’éditions intéressés par l’avis de lecteurs partiellement représentatifs des acheteurs. Pour l’heure ce genre d’assemblée n’a (à notre connaissance) pas encore vu le jour sous cette forme. Sans doute se bâtiront-elles sur un principe de rassemblement qui soit géographique ou de style littéraire.

La place centrale de l’éditeur risque de connaître d’autres formes de remise en cause. Dans le modèle « traditionnel » de l’édition, il est en possession du texte et le met à disposition des lecteurs par son impression contre rétribution. Internet signale la fin du monopole du papier comme support de diffusion des textes. Désormais, les textes deviennent lisibles sur écran directement. Ainsi, les éditeurs ne sont plus indispensables à la diffusion des textes tombés dans le domaine public. De même, un auteur américain (Barry Beckhamhouse) propose l’envoi de son roman chapitre après chapitre par messagerie électronique contre la somme de 18,95$. Des sites permettent au visiteur de prendre part à la rédaction d’un roman interactif. Par exemple, ce site québécois (www.globe-art.qc.ca/lire/romans) se présente de la façon suivante : « C’est un roman écrit au fur et à mesure que vous le lisez. Un nouvel épisode sera publié à tous les 14 jours. Votre rôle est de dire à l’auteure de quelle façon doit se poursuivre l’histoire. Personne ne connaît la suite, elle dépend de vous… Bonne lecture et… à vous de choisir ». Les éditeurs sont aussi concurrencés par d’autres intermédiaires. Des magazines littéraires en ligne publient des textes inédits (par exemple : http://www.pagina.tm.fr). Ces exemples montrent que l’éditeur voit son rôle pivot de la chaîne du livre contesté. Face à cette remise en cause de l’édition « traditionnelle », des éditeurs électroniques proposent des services qui allient le métier d’éditeur et les possibilités offertes par la diffusion d’Internet. Des nouveautés sont ainsi accessibles à un prix moindre en format électronique (ex : 00h00.com). Des textes anciens sont proposés avec un logiciel permettant une exploration de l’oeuvre en texte intégral (Le-chateau.ilias.com). Le pouvoir de reconnaissance des éditeurs se trouve fragilisé parce qu’il reposait partiellement sur leur pouvoir de mise à disposition des textes. La hiérarchisation symbolique des oeuvres se sépare de leur production matérielle. Peut-être assistons-nous à la fin d’une période dont R. Chartier [3] situe le début au XVIIè siècle et qui se caractérise par l’association d’un classement culturel des textes avec un aspect matériel des livres.

La diffusion d’Internet modifie aussi le dispositif de critique littéraire. Celui-ci contribue fortement à la reconnaissance des textes parus. Les revues, rubriques, émissions littéraires rencontrent des concurrents dans les magazines littéraires électroniques. Au-delà du support, ce qui change c’est la possibilité pour des lecteurs individuels ou collectifs de diffuser des avis sur des ouvrages édités. Par exemple, un site amateur (http://perso.wanadoo.fr/livresse/) qui propose des critiques de livres présente ses auteurs de la façon suivante : « Livres(se) est une publication cybernétique à peu près bimestrielle réalisée par un groupe variable d’étudiants en droit, lettres et autres, et sévissant de ci de là, au gré des propositions qui leur sont faites, sur d’autres tribunes, radios, magazines, webzines, etc. ». Le monde de la critique n’est plus occupé par un cercle confiné de lecteurs spécialisés, il s’ouvre à des néophytes engagés à titre gratuit dans leur critique. Si c’est déjà le cas avec les prix littéraires décernés par des lecteurs [4], on accède désormais non pas au résultat de la critique mais à son cheminement. La diffusion d’une critique “ profane ” affaiblit la légitimité de la critique “ instituée ”.

Dans l’univers du livre, les librairies participent à la différenciation et hiérarchisation de la production éditoriale. Grâce à une politique d’acquisition, d’animation, de présentation, certaines [5] parviennent à valoriser leurs visiteurs. Elles deviennent des institutions culturelles c’est-à-dire qu’elles confèrent à ceux qui y pénètrent l’impression de compter parmi les acteurs de la vie culturelle. Dès lors, les livres qu’elles vendent sont valorisés et à l’inverse, ceux qui ne sont pas présents, risque de sombrer dans le bas de la hiérarchie symbolique des livres [6]. Internet supprime le nécessaire recours à un intermédiaire pour se procurer des livres. De grands sites proposent désormais à la vente par correspondance un vaste choix de titres. Ils sont concurrencés y compris dans le conseil à la clientèle qui unifiait la profession contre les grandes surfaces. Les visiteurs de sites tels 00h00 ou Amazon ont accès à une sélection de comptes-rendus de lecteurs. Ils peuvent être prévenus automatiquement par courrier électronique de la parution d’un ouvrage répondant à une liste de critères qu’ils ont établie eux-mêmes. Dès lors les librairies perdent une partie de leur capacité de production de la valeur des ouvrages de littérature.

Il découle de ce qui précède que les modalités de production de la valeur symbolique des œuvres littéraires tendent vers une diversification, un éclatement. Les acteurs et les formes d’action se multiplient avec la diffusion d’Internet. Notre analyse des changements induits par la diffusion d’Internet repose sur un examen de la situation actuelle. Le processus d’élargissement du public d’Internet risque d’amplifier les phénomènes émergents. A partir d’une certaine masse de livres distribués et vendus par Internet, les maisons d’édition et librairies risquent de connaître de sérieuses conséquences.

Place et rôle de la bibliothèque dans la chaîne du livre remaniée

En quoi la généralisation d’Internet risque-t-elle de modifier la situation des bibliothèques dans la chaîne du livre et dans leur politique d’acquisition ?

Si notre précédente analyse est juste, les bibliothèques devront faire face à un accroissement de l’offre de littérature ainsi qu’à une diversification des modalités de son édition et de sa distribution. Au moins dans un premier temps, il est vraisemblable que cela ne change pas la situation actuelle car les oeuvres diffusées uniquement par Internet et qui connaîtront du succès seront sans doute réintroduites dans le circuit de l’édition « traditionnelle ». Il reste que, dans le cadre de la bibliothèque publique actuelle, une partie de l’actualité et de la production littéraire se déroulera hors du circuit du livre dans lequel elle est impliquée. Cela signifie que certains usagers pourront trouver hors de ses murs des informations sur la vie littéraire. En tant qu’institution du monde littéraire, la bibliothèque risque d’être concurrencée par ce nouveau moyen d’information. Si elle ne tient pas compte de la production, de l’édition et des critiques littéraires diffusées sur Internet, elle laissera de côté tout un pan de la vie littéraire nécessaire à la réalisation d’acquisitions.

La capacité de la bibliothèque à intervenir dans le processus de production de la valeur des œuvres littéraires risque d’être menacée pour deux raisons. D’une part, à l’instar des maisons d’éditions, les bibliothèques ne sont plus nécessaires pour accéder à certains textes désormais en ligne. Les lecteurs n’ont plus besoin de se rendre à la bibliothèque ou à la librairie pour assouvir leur pratique de lecture. Plusieurs modèles de livres électroniques sont désormais au point. Ils allient un petit format à la possibilité de stocker simultanément (RocketBook, SoftBook) ou consécutivement (EveryBook) un nombre important de textes dans ce volume restreint. Les usagers chargeront les textes via Internet contre paiement. Les concepteurs ont passé des accords avec de grands éditeurs tels que Bertelsmann ou Harper Collins de façon à offrir un vaste choix de titres à leurs clients. A terme, la diffusion de ce type de technologie pourrait détourner une partie importante du public des bibliothèques quand on sait que le premier motif (dans 97% des cas d’après une enquête nationale de 1995) de visite à la bibliothèque réside dans l’approvisionnement en livres [7]. Cette concurrence dans la mise à disposition des textes affaiblit le pouvoir des bibliothèques à reconnaître des œuvres. D’ailleurs, les initiatives de bibliothèques (BNF, BM de Lisieux) pour mettre à disposition du public des textes par l’intermédiaire d’Internet semblent indiquer une piste nouvelle pour renouveler le service de ces équipements culturels en même temps qu’une volonté de ne pas perdre ce rôle de pourvoyeur de textes.

D’autre part, le jugement de la bibliothèque risque de perdre de son crédit si celle-ci perd une partie de son public. Les institutions sont légitimées par la fréquentation dont elles font l’objet. Indirectement, les bibliothèques risquent de perdre une partie de leur public avec la diffusion d’Internet. Les usagers assidus d’informatique et plus spécifiquement d’Internet sont plus souvent des jeunes hommes [8]. Nous avons montré la fragilité particulière de l’inscription des garçons adolescents à la bibliothèque [9] Ce public masculin a déjà accès sur Internet à une offre abondante pour des thèmes qui lui sont chers (Science-fiction, bande dessinée, policier [10] ) ce qui ne fait qu’accroître le risque pour la bibliothèque de les voir s’éloigner un peu plus d’elle. La concurrence d’Internet se traduit par une influence moins grande de la bibliothèque dans la vie littéraire et sans doute par le maintien d’une partie du public hors de ses murs. Avec la fuite d’une partie de son public, la bibliothèque risque de voir s’évanouir une partie de la légitimité de son jugement des œuvres littéraires.

Dans la forme nouvelle que s’apprête à prendre la chaîne du livre, la bibliothèque risque, dans son état actuel, de se trouver un peu en marge et ainsi de voir diminuer son poids dans la production de valeur des oeuvres. Une partie de la production littéraire et de la critique lui échappe. La bibliothèque pourrait alors devenir une sorte de ghetto où se rassembleraient tous ceux qui sont les plus proches du support livre et distant de l’ordinateur. Ce pronostic ne constitue en rien une fatalité puisqu’il apparaît que la mise à disposition de postes de consultation d’Internet à la BPI attire un public différent du public habituel [11]. La mise à disposition de ce support dans les bibliothèques est susceptible de fidéliser le public masculin et de lui faire apprécier plusieurs formes de littérature actuellement surtout adoptée par le public féminin. En changeant de support, la littérature et certains genres peuvent changer d’image.

Une redéfinition des missions de la bibliothèque

L’analyse des effets d’Internet sur la hiérarchisation des oeuvres littéraires et sur la place des bibliothèques publiques dans la chaîne du livre nous conduit à identifier deux principales « menaces » au cas où elles ne tiendraient pas compte de la nouveauté de la situation créée par la diffusion de ce moyen de communication. D’une part elles risquent de se couper d’un pan entier de la vie littéraire et de s’en trouver marginalisées. D’autre part, on peut craindre une défection de certains publics.

Une partie de la profession des bibliothécaires s’est ralliée à la nécessité de prendre en compte, si ce n’est de proposer des services offerts par Internet. Ce faisant, ils ne font que satisfaire la mission de mise à disposition du public de connaissances, de démocratisation du savoir, qu’ils pensent au coeur de leur métier [12]. H. Le Crosnier défend Internet dans les bibliothèques [13] à la fois car cela devient le seul moyen pour accéder à certaines informations et parce que cela représente un outil d’éducation permanente ou populaire.

Le mouvement de création de services Internet dans les bibliothèques devrait se poursuivre en partie par le soutien qu’il reçoit de la part d’un certain nombre d’élus. Ce moyen de communication est associé à la modernité qui constitue une valeur largement partagée de notre société. De même que les médiathèques se sont développées grâce à l’image positive qu’apportait ce type d’établissement aux municipalités [14]. Ce mouvement devrait aussi recevoir le soutien de l’ensemble de la profession des bibliothécaires tant par la définition professionnelle de la mission des bibliothèques que sous la pression de la légitimation de leur activité par le volume du public. Si ces services peuvent faire venir les usagers, ils seront adoptés par la profession.

Il reste à définir le contenu des services que la bibliothèque offrira. C’est alors que se reposera les questions de la sélection des informations, de leur mise en valeur pour les usagers, des médiations à construire entre un outil, des usagers et des informations.

_________________________

[1] M. Deloule, « Choisir les romans » in Bulletin des bibliothèques de France 33 (4) (1988), 276-281.

[2] Pour un aperçu de quelques incidences, Cf. D. Nora, « La nouvelle chaîne du livre », Nouvel Observateur (1775) (12 novembre 1998).

[3] R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France de l’Ancien Régime, Le Seuil, Paris, 1987.

[4] Sur l’un de ces prix, Cf. M. Burgos, M. Poulain, « Le jury du prix du Livre Inter », Bulletin des bibliothèques de France 43 (5) (1998), 81-88.

[5] Dans l’est de la France, on pense aux Sandales d’Empédocle à Besançon, à Géronimo à Metz ou à l’Autre Rive à Nancy. Plus généralement les librairies du groupement « Initiales » entrent dans ce type.

[6] En réalité, il existe un cas intermédiaire qui consiste, pour les libraires, à vendre certains livres en le justifiant par une nécessité économique. Les libraires recourent fréquemment à cette catégorie pour expliquer leurs choix.

[7] C. Evans, « Usagers et usages en bibliothèques » in D. Arot (dir.), Les bibliothèques en France 1991-1997, Ed. du Cercle de la Librairie, Paris, 1998, p. 210.

[8] Cf. A. Pichon, “ Les Français et la micro ”, Sciences et Vie Micro, (168) (février 1999), 48-58.

[9] C. Poissenot, Les adolescents et la bibliothèque, BPI/Centre G. Pompidou, Paris, 1997.

[10] C’est ce qui ressort de l’enquête de F. de Singly sur les jeunes de 15-28 ans et la lecture. Cf. F. de Singly, Matériaux sur la lecture des jeunes, Paris, Les Dossiers Education & formations, Ministère de l’Education nationale et de la Culture, (25) (1993).

[11] L. Santantonios, « Les bibliothèques font une approche timide d’Internet pour leur public », Livres-Hebdo, (230) (3 janvier 1997), 44.

[12] Citons M. Rouhet (dir.), Les nouvelles technologies dans les bibliothèques, Ed. du Cercle de la Librairie, Paris, 1996.

[13] H. Le Crosnier, « Pour un développement conjoint d’Internet et des bibliothèques » in Bulletin des bibliothèques de France 43 (3) (1998), 18-26.

[14] On pense à Issy-les-Moulineaux et à la place que la médiathèque occupe comme un élément d’une politique visant à associer cette ville avec la modernité.

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Source : Archive Ouverte en Sciences de l’Information et de la Communication

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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